#Article 1.8. Relation dépression et statut socio-économique durant la transition adolescence/âge adulte (2025)
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Sørensen, C. L. B., Plana-Ripoll, O., Bültmann, U., Winding, T. N., Steen, P. B., & Biering, K. (2025). Developmental trajectories in mental health through adolescence and adulthood: does socio-economic status matter?. Epidemiology and psychiatric sciences, 34, e33. https://doi.org/10.1017/S2045796025100073
Je vous présente aujourd’hui une étude dont l’objectif, telle qu’elle est présentée dans l’article publié sur le blog, est d’approfondir la compréhension de l’impact du statut socio-économique sur la santé mentale des jeunes (et plus spécifiquement la dépression), particulièrement durant la transition de l’adolescence à l’âge adulte. Cette dernière explore divers aspects de la santé mentale, notamment les symptômes, les diagnostics et la consommation de médicaments. Un faible statut socio-économique (SSE) dans l’enfance a souvent été associé à différentes problématiques en lien avec la santé mentale plus tard dans la vie, cependant des limites existent dans la compréhension de l’influence du SSE au cours de périodes critiques du développement. Au niveau individuel il existe plusieurs déterminants sociaux qui peuvent impactés la santé mentale, le désavantage socio-économique, l’adversité précoce vécue durant la petite enfance et l’enfance, les parcours migratoires, les discriminations ethnoraciale, les minorités telles que la communauté LGBTQ+, les inégalités fondées sur le genre, la solitude et l’isolement social. Au niveau de l’environnement plus large, il y a d’autres facteurs, mais cette étude se concentre sur le statut socio-économique des personnes.
Avant de rentrer dans les détails de l’étude, petit présentation d’une partie des auteurs :
-Christine Leonhard Birk Sørensen qui est chercheuse à l’Université d’Aarhus. Elle mène des recherches sur les inégalités sociales en matière de santé mentale des jeunes, leur évolution au cours des dernières décennies, leur prise en compte dans la vie quotidienne et les facteurs de risque et de protection spécifiques à l’âge qui sont liés à la santé mentale.
-Oleguer Plana-Ripoll dirige un groupe de recherche en épidémiologie psychiatrique au Centre national de recherche sur les registres, Département de santé publique. Ses travaux combinent des méthodes épidémiologiques avancées et de vastes bases de données administratives (par exemple, les dossiers médicaux électroniques) pour comprendre les causes et les conséquences des troubles mentaux. Ses recherches visent à analyser l’ impact des troubles psychologiques sur plusieurs aspects de la santé et de la société , et s’attache également à faire progresser la compréhension des déterminants sociaux des troubles mentaux.
-Ute Bultmann est professeur de la santé et du travail, en particulier dans une perspective épidémiologique tout au long de la vie .
-Trine Nøhr Winding est professeur associé et chercheur qui mène des recherches sur les inégalités de santé, en particulier sur la transition des jeunes vers le marché du travail.
Contexte et enjeux des problèmes de santé mentale chez les adolescents
Les problèmes de santé mentale chez les adolescents, en particulier pendant la période de transition vers l’âge adulte, sont une préoccupation grandissante. Cette phase de la vie, marquée par des changements importants et des choix de parcours de vie, est souvent associée à des risques de développement de troubles psychologiques plus tard dans la vie. En effet, les problèmes de santé mentale durant cette période peuvent entraîner des conséquences graves et durables, comme l’abandon scolaire, des difficultés à trouver un emploi, voire des troubles mentaux persistants à l’âge adulte.
Au cours des dernières décennies, Sørensen et al. (2025) indiquent qu’il y a une forte augmentation des problèmes de santé mentale chez les adolescents. Par exemple, la proportion d’adolescents déclarant des symptômes dépressifs sévères est passée de 24 % entre 2001 et 2010 à 37 % entre 2011 et 2020. Cette tendance est également visible au Danemark (pays des chercheurs de l’étude), où les problèmes de santé mentale, la consommation de médicaments et les diagnostics de troubles psychologiques ont augmenté. Les troubles psychologiques, qui se manifestaient principalement chez les adultes de 25 à 50 ans dans les années 1970 et 1980, seraient observables désormais plus fréquemment chez les jeunes, en particulier ceux âgés de 15 à 25 ans. Cela soulève des questions sur les raisons de cette baisse de l’âge d’apparition, certaines explications suggérant des changements dans les critères de diagnostic ou une « psychologisation » de la société, rendant ainsi les troubles psychologiques plus visibles et diagnostiqués plus tôt.
Le rôle du statut socio-économique (SSE)
Le statut socio-économique (SSE) pendant l’enfance jouerait un rôle important dans la santé mentale plus tard dans la vie selon Sørensen et al. (2025). En général, un faible statut socio-économique est associé à un risque accru de développer des problèmes de santé mentale. Dans des études antérieures, des chercheurs ont examiné plusieurs aspects du SSE, comme les revenus, le niveau d’éducation des parents et des mesures plus subjectives du statut social (SSS), et ont constaté que l’impact du SSE sur la santé mentale varie selon ces critères. Cependant, la plupart des études menées sur le lien entre le statut socio-économique et la santé mentale ont porté sur une définition spécifique de cette dernière, à savoir comme intégrant des troubles psychologiques sévères. Cette relation reste donc encore mal comprise, notamment en ce qui concerne les différentes étapes du développement, telle que la transition de l’adolescence à l’âge adulte. De plus, il y aurait un manque de données sur les formes plus modérées de problèmes de santé mentale.
Les trajectoires de symptômes dépressifs
D’après les auteurs,, comprendre comment les symptômes dépressifs évolueraient au cours de cette transition est crucial. Une revue systématique des trajectoires des symptômes dépressifs chez les 15-25 ans a montré que la plupart des adolescents (entre 60 et 80 %) ont des symptômes dépressifs relativement faibles, tandis qu’une petite proportion (5 à 12 %) souffre de symptômes constamment élevés, et encore moins connaissent des variations de ces symptômes. Certains facteurs de risque, comme être une femme, appartenir à une minorité sexuelle ou ethnique seraient associés à un risque plus élevé de symptômes dépressifs. Un bon soutien parental serait, en revanche, lié à une santé mentale plus stable. Certaines études menées au Canada et aux États-Unis auraient aussi montré que l’impact du SSE de l’enfance sur la dépression variait d’un pays à l’autre, ce qui suggère que le contexte culturel peut influencer la relation entre SSE et symptômes dépressifs.
Objectif de l’étude
L’étude présentée vise à examiner les liens entre santé mentale et statut socio-économique, en particulier à travers les symptômes dépressifs, les diagnostics de troubles psychologiques et l’utilisation de médicaments. Plusieurs mesures du SSE, dont le statut social subjectif (SSS) à l’école et dans la société, le revenu et l’éducation des parents, ont été utilisées pour comprendre de manière plus précise l’impact du statut socio-économique sur la santé mentale des jeunes, de l’adolescence à l’âge adulte.
Conception de l’étude, participants et contexte
Cette étude intègre la cohorte Vestliv, une étude de cohorte longitudinale suivant une population d’adolescents nés en 1989, et vivant au Danemark en 2004. Un total de 3681 adolescents ont été invité à participer et 3054 (83%) ont participé à l’âge de 15 ans, 2400 (65%) à l’âge de 18 ans, 2145 (58%) à l’âge de 21 ans, 2102 (57%) à l’age de 28 ans et 1206 (33%) à l’âge de 32 ans. Les participants vivaient dans des villes de moins de 30 000 habitants. Les enquêtes effectuées comportaient des questions sur la santé, la famille, la vie sociale, l’école, le travail et le bien-être.
3 mesures de santé mentale ont été incluses : les symptômes dépressifs, la consommation de médicaments, le diagnostic de trouble psychologique.
4 mesures du statut socio-économique ont été incluses : le statut social subjectif à l’école (SSS), le statut social subjectif dans la société, le revenu familial égalisé et le niveau d’éducation des parents. 3 groupes de revenus ont été définis par la définition de l’OCDE, le groupe à faible revenu était celui des familles ayant les 20 % de revenus les plus bas, le groupe à revenu élevé était celui des familles ayant les 20 % de revenus les plus élevés et le groupe à revenu moyen était celui des familles ayant des revenus intermédiaires.
Discussion
L’étude suggère que les personnes issues de milieux socio-économiques faibles (mesurés par le SSS scolaire, le SSS social, le revenu du ménage et le niveau d’éducation des parents), lorsque les adolescents ont 15 ans présenteraient des symptômes dépressifs plus marqués, une plus grande utilisation de médicaments et un risque plus élevé de troubles psychologiques tout au long de leur vie. Ces symptômes persisteraient jusqu’à l’âge adulte (15 à 32 ans). Cela serait particulièrement vrai pour les femmes et les personnes qui ont un faible soutient social. Il y aurait également 4 trajectoires identifiées concernant l’évolution des symptômes dépressifs : faible stabilité (symptômes dépressifs relativement stables et faibles), stabilité modérée (symptômes modérément stables, mais plus élevés que le groupe précédent), trajectoire décroissante (symptômes qui diminuent avec le temps) et trajectoire croissante (symptômes qui augmentent avec le temps). En règle générale, les individus issus de milieux socio-économiques faibles sont plus susceptibles d’appartenir aux trajectoires avec des symptômes dépressifs plus élevés, ce qui étayerait l’importance du statut social dans l’évolution des problématiques liées à la santé mentale.
En ce qui concerne l’utilisation de médicaments, la prévalence la plus élevée a été observée dans le groupe à faible statut socio-économique, pour tous les âges et pour toutes les mesures du statut socio-économique.
L’étude suggère également que les groupes de faible SSE ont des résultats plus négatifs en matière de santé mentale que ceux des groupes de statut moyen ou élevé. Cependant, l’impact du SSE, mesuré à travers l’enquête SSS sur l’école, semble plus significatif que les autres mesures comme le revenu ou le niveau d’éducation des parents. Cela pourrait être dû à la petite taille du groupe à faible SSS (environ 5 % de la population de l’étude), qui représente un segment plus extrême de faible statut socio-économique que les autres groupes.
La recherche mettrait en évidence que des facteurs comme le genre féminin et un faible soutien social augmentent le risque de développer des symptômes dépressifs plus sévères au fil du temps. En effet, l’étude montrerait qu’une personne de statut socio-économique faible avec un soutien social réduit a davantage de probabilités de présenter des symptômes dépressifs plus marqués, ce qui suggère que le soutien social pourrait jouer un rôle important dans la prévention et la gestion des troubles psychologiques.
Limites de l’étude
L’étude a été menée dans une zone rurale, ce qui pourrait limiter la généralisation des résultats aux populations urbaines où les construits des concepts de statut social et de santé mentale pourraient être différents.
Les symptômes dépressifs à 15 ans et les mesures du SSS ont été évalués simultanément, ce qui complique la démonstration d’une relation causale claire.
L’utilisation de questionnaires pour évaluer les symptômes dépressifs (biais de désirabilité). De plus, les échelles utilisées pour mesurer la dépression n’ont pas été validées chez les adultes et ont montré une fiabilité limitée chez les enfants, ce qui peut introduire un biais.
Les seuils utilisés pour mesurer le statut socio-économique ne semblent pas toujours adaptés, en particulier pour les groupes à faible SSE, ce qui pourrait influencer l’interprétation des résultats.
Ces limites amènent à interpréter les résultats de cette étude avec prudence rappellent les auteurs.
En conclusion les auteurs indiquent que les mesure subjectives du statut social peuvent identifier des personnes vulnérables non identifiées par les indicateurs SSE traditionnels tels que le revenu et le niveau d’éducation. Ils suggèrent également qu’il est crucial de cibler les adolescents de faible statut socio-économique dans les efforts de prévention des troubles mentaux et proposent de renforcer le soutien social pour atténuer les trajectoires de symptômes dépressifs plus graves.
« Il s’agit de la première étude à identifier le rôle du soutien social dans les trajectoires symptomatiques dépressives. Alors que les personnes de statut social inférieur ont systématiquement connu des problèmes de santé mentale plus graves que celles de statut social moyen et supérieur au cours de la période étudiée (15 à 32 ans), un faible SSS a montré les associations les plus fortes. Cela indique que le SSS pourrait identifier des personnes vulnérables non identifiées par le SSE traditionnel. Être une femme, avoir un SSE inférieur, un faible soutien social et d’autres problèmes de santé mentale étaient associés à une probabilité plus élevée de se trouver dans des trajectoires présentant davantage de symptômes dépressifs. Les initiatives de prévention devraient donc cibler les personnes présentant ces caractéristiques. Il est intéressant d’explorer si les adolescents présentant des symptômes dépressifs croissants pourraient bénéficier d’un soutien social accru » (Sørensen et al., 2025).